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Uke et martialité

Interview de Bernard PALMIER par Alexandre GRZEGORCZYK (publiée dans "DRAGON magazine" de juillet 2018)

Au-delà de la forme : la martialité comme fondement de l'Aïkido

Quelle est l'importance du rôle d'uke ?

Le sens que l'on donne à uke et à tori est important. Malheureusement, on met trop souvent l'accent sur tori, sur celui qui réalise la technique et pas assez sur uke. On ne donne pas assez d'importance au travail d'uke. Dans la pratique, il ne s'agit pas seulement de réaliser une technique, mais à travers la relation uke / tori de vivre cette technique. Si l'on veut véritablement approfondir et vivre une technique, cela doit se faire à la fois de l'intérieur et de l'extérieur. On ne peut pas progresser en tant que tori si on ne ressent pas ce qui se passe en tant qu'uke. C'est dans cette sensation, en tant qu'uke, que nous allons améliorer et enrichir notre pratique. A ce titre le travail d'uke est fondamental.


Comment définiriez-vous le travail d'uke ? Uke est un miroir. Les comportements d'uke doivent être la conséquence de ce que fait tori. Uke reflète tori en lui renvoyant les comportements et les sensations qu'il a produits en réalisant une technique. Et pour cela il est important d'élaguer, d'aller à l'essentiel. C'est-à-dire ne pas "sur-jouer", ne pas anticiper, être dans l'instant présent et faire en sorte que nos comportements soient vraiment, et seulement, la conséquence des actions de tori.


C'est surtout à l'Aïkikaï, avec Christian Tissier et Yamaguchi sensei que j'ai compris l'importance d'uke...Le travail d'uke développe et aiguise notre sensibilité, notre rapport à l'autre. Quand Christian Tissier servait d'uke à maître Yamaguchi, c'était extraordinaire.

Quel exemple, quel modèle...rester dans l'action, ressentir, accepter l'autre, non pas pour subir, mais pour être plus présent et donner du sens à ce que fait l'autre.

Parce que l'Aïkido c'est aussi une question de générosité et cela ne retire rien à la martialité.


Je pense que la martialité mais aussi la spiritualité sont dans l'échange, dans la relation uke-tori. Associer la martialité, à l'échange, à l'acceptation et au relâchement, c'est encore un paradoxe. Un aïkidoka a deux facettes, uke et tori. D'ailleurs, il arrive qu'on ne sache plus vraiment qui est uke, qui est tori. Les deux s'entremêlent de façon indissociable.

Cette confusion des rôles uke-tori n'est-elle pas finalement une forme d'expression de la martialité ? Je ne parlerai pas de confusion des rôles mais plutôt de présence réciproque qui fait que les rôles peuvent s'inverser. Cette présence réciproque est un aspect de la martialité et une des conditions de la pratique. Par exemple, sur des attaques comme Ushiro Ryote dori ou Katate Ryote dori, tori peut solliciter uke par un atémi au visage.

A ce moment précis qui est uke qui est tori? La sollicitation de tori est une attaque et la saisie d'uke est une technique. Si ce n'est pas le cas, alors il n'y a pas de martialité, il n'y a pas d'intention, il n' y a pas de sens et même si l'on considère qu'Ushiro waza (techniques sur saisie arrière) est un exercice conventionnel, codifié, son fondement est la martialité.

Donc trés souvent on est sur un fil : qui est uke? qui est tori ? C'est avec ce lien infime entre uke et tori que l'on retrouve l'origine des Kaeshi waza.


Pouvez-vous nous parler des kaeshi waza ? Kaeshi waza est souvent traduit par "contre techniques" (ou techniques de contre) mais c'est une erreur fondamentale. "Kaesu", en japonais, signifie retourner. Les kaeshi waza sont donc des techniques de retournement de situation. Il ne s'agit pas de s'opposer à la technique de tori, de la contrer, bien au contraire. En réalité il s'agit de s'y "engouffrer". C'est parce que l'on accepte la technique qu'à un moment on est capable d'exploiter une ouverture. Et on ne peut saisir ces ouvertures que si on se fond dans le mouvement. Il ne s'agit pas de soumission où l'on subit la technique, mais d'acceptation et de relâchement. En Aïkido c'est dans ce relâchement que l'on va trouver un certaine "efficacité" et c'est encore un aspect de la martialité.


Quels sont les liens existant entre relâchement et martialité ? Lorsque les bras sont durs, on a un manque de sensibilité. Lorsque l'on tient un sabre, si on est crispé sur son sabre, on ne ressent rien, sur une action il sera difficile de riposter. Aux armes ou à mains nues, c'est dans ce relâchement que l'on pourra établir une connexion avec son partenaire et recevoir des informations.

Le relâchement participe aussi à la mobilité. C'est parce que mes bras mes épaules sont relâchés que je peux engager mon corps et me placer, que je sois tori ou uke...C'est ça aussi la martialité, je parlais de finesse, d'intelligence pour caractériser la martialité, on pourrait parler aussi grâce au relâchement, d'écoute et de sensibilité.


Que le relâchement puisse contribuer à la martialité, c'est encore effectivement un paradoxe à approfondir. Par exemple, en tant qu'uke sur un ikkyo omote, si on met de la force dans le bras tout le corps risque de tourner d'un bloc. On se retrouve alors dos à son partenaire et il n'y a donc plus de présence. À l'inverse, si on relâche son bras en essayant de garder un contact, on va pouvoir se fondre dans le mouvement et profiter de la moindre ouverture. C'est là que ça devient intéressant car au-delà de l'idée de retournement, on permet à son partenaire, à travers cette présence, de se rendre compte de ses erreurs et d'affiner son travail. Il y a un vrai échange, une vraie communication, une générosité de part et d'autre. Uke et tori fonctionnent donc comme des vases communicants. Cette relation est une véritable richesse. Cela ne demande pas une grande expertise, et on peut arriver à développer ces sensations assez tôt dans la pratique.



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