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BERNARD PALMIER
7ème DAN de l'Aïkikaï de Tokyo
Shihan

Le Ri aï : une approche systémique de l’Aïkido

Le Ri aï
理合い

Une approche systémique de l’Aïkido.

L’Aïkido peut être considéré comme un système, c’est-à-dire « un ensemble d’éléments en interaction, solidaires par rapports à des finalités communes… ».
Le mot « finalité » est emprunté au vocabulaire de l’analyse « système ». Cette notion qui renvoie à quelque chose d’abouti est pertinente si l’on parle d’une organisation, d’une entreprise ou d’un projet, elle l’est beaucoup moins pour l’Aïkido. Une finalité se concrétise par des buts et des objectifs. Même si, dans le cadre de l’animation d’une séance on utilise la pédagogie par objectifs, l’Aïkido n’offre rien de réellement abouti. De ce fait, on préfèrera à « finalité’ » la notion de « perspective ».
La perspective, c’est ce vers quoi l’on tend. Il ne s’agit pas de spéculer sur ce que peut apporter l’Aïkido en dehors de la pratique, mais il s’agit de voir concrètement vers quoi l’on tend « ici et maintenant ». En fait c’est donner du sens à ce que l’on « vit », ce que l’on « donne à vivre » sur un tatami. De quoi parle-t-on ? Dans quel propos s’inscrit la pratique ? Quel est le propos de la pratique ?

Pour comprendre le fonctionnement d’un système la description de ses éléments n’est pas suffisante.
Les théoriciens de l’analyse « système » considèrent qu’« il est aussi important, pour comprendre une organisation, d’identifier l’ensemble des éléments et des relations entre les éléments que d’analyser indépendamment les caractéristiques et les attributs de chacun d’eux (1) »
La compréhension d’un système n’est pas tant dans l’énumération et la description de ses éléments que dans l’identification et la clarification des relations, des interactions entre les éléments.

Ceci vaut parfaitement pour l’Aïkido. Chaque technique prise séparément n’a pas grand intérêt. Ce sont les interactions entre les techniques par la mise en œuvre de principes communs qui donnent du sens à la pratique.
La technique n’est pas une fin en soi, elle n’est qu’un moyen de développer des principes qui s’inscrivent dans une ou des perspectives. Voilà en quoi consiste la pratique. Le rôle de l’enseignant ou du sensei est de permettre cela, « mettre en scène » cette pratique.

La notion de Riaï

L’analyse « système » (ou l’approche systémique) peut être perçue comme une nouvelle façon d’intellectualiser « à l’occidental » notre discipline. Pourtant c’est en se référant au « Riaï », que cette méthode d’analyse appliquée à l’Aïkido prend tout son sens.
Cette notion propre aux arts martiaux est inscrite profondément dans la culture japonaise. On peut comprendre le Riaï comme la logique, la construction d’une technique dans la mesure où, quelle que soit la forme de réalisation, les principes structurants de l’Aïkido sont mis en œuvre. C’est aussi la logique des techniques entre elles puisque même très différentes dans la forme elles ont en commun les principes…
Saito Sensei insiste beaucoup sur les relations à établir entre le travail à mains nues et le travail des armes. D’après lui « le ken et le taijutsu ont des caractéristiques communes. Cela prouve la capacité d’adaptation de l’aïkido à n’importe quelle situation. La véritable compréhension du Riaï vient seulement à travers l’étude et la pratique (2)… »
Shioda Sensei explique que le Riaï est la condition de l’efficacité martiale. Une technique est efficace non pas parce qu’elle est exécutée d’une façon ou d’une autre mais parce qu’elle respecte les principes…« ...Ce modèle logique des techniques, ce que nous pourrions appeler leur fondation sous-jacente, est appelé depuis les temps anciens Riaï dans les arts martiaux. Si vous bougez votre corps en conformité avec le Riaï, alors il n’est vraiment pas nécessaire d’avoir une grande force physique et vous serez capable de contrôler votre adversaire de manière assez sûre. En résumé, on peut dire que la pratique de l’Aïkido a pour but de faire en sorte que nos corps bougent en conformité avec le Riaï...Apprendre « les techniques de base, ne signifie aucunement que le Riaï ait été atteint ou compris. En réalité, des discussions comme "kotegaeshi fonctionne en l’appliquant comme ceci" ou "nikajo est douloureux quand on le fait comme cela", bien que toujours intéressantes pour les étudiants, n’ont en vérité aucune importance. Bien entendu, elles relèvent de compétences que les étudiants doivent naturellement acquérir mais il serait absurde de juger de l’efficacité de l’Aïkido selon de tels critères. L’important n’est pas comment utiliser chaque technique. La clé est plutôt de découvrir le Riaï qui existe dans les techniques…Ainsi, connaître individuellement les techniques de l’Aïkido ne nous conduira pas à la compréhension de l’essence de l’Aïkido. Cette compréhension est seulement atteinte lorsque nous comprenons pleinement le Ri aï (3)… »

Le Riaï se manifeste dans la capacité à voir les points communs entre les techniques ou entre les différentes façons d’exécuter une technique. D’abord les points les plus superficiels, les plus évidents puis avec la pratique et l’expérience, les plus profonds, les plus cachés…

Riaï peut se traduire par « mélange de vérités » : « Ri » 理 (vérité, réalité) et « Ai » 合い (le même kanji que “Ai” de Aïkido) mélange, mariage, union, fusion.
Trouver la vérité cachée. Trouver dans les techniques et dans les différentes façons d’exécuter ces techniques, la vérité, c’est-à-dire ce qui doit rester immuable, les principes. Il y a autant de réalités que de façon de réaliser une technique. Il s’agit avec le Riaï de ne pas se perdre dans cette multitude de réalités, de voir l’essentiel, ce qui doit être commun à toutes les formes que peut prendre une technique. L’Aïkido est un langage commun qui permet à chacun d’exprimer sa singularité. L’Aïkido n’est pas monolithique, il est multidirectionnel. Le Riaï c’est être capable à partir des différences qui sont malgré tout des réalités, de trouver les ressemblances qui sont les vérités, de faire preuve à la fois d’ouverture et de discernement.

L’enseignement de l’Aïkikai de Tokyo est propice à développer cette capacité. Une douzaine de Sensei y enseignent. Tous sont respectables, disciples directs ou indirects de O’Sensei et tous sont très différents. Au début on ne peut voir effectivement que les différences. Ce qui peut nous laisser dans la plus grande confusion et nous amener à critiquer. Au fur et à mesure avec la pratique, même si on choisit un sensei de référence, on se nourrira des différences pour consolider la compréhension et l’application des principes structurants de l’Aïkido. Considérer que seul tel sensei est l’unique détenteur de la vérité, du « vrai » Aïkido, va à l’encontre de la notion de Riaï…

Dans les passages de grade, finalement tout doit se résumer au Riaï. Bien sûr la connaissance formelle des techniques est la moindre des choses, mais à partir des techniques exécutées ce que l’on doit apprécier c’est la compréhension et la maîtrise de plus en plus grandes des principes d’Aïkido, tout cela est à pondérer en fonction du niveau requis…
Par ailleurs, la pédagogie par objectifs est aussi une approche qui va dans le sens du Riaï. Elle permet aux enseignants de clarifier et de rendre opérationnelles leurs intentions pédagogiques en développant la logique et la cohérence de leurs progressions. Elle permet de décliner un thème et un objectif global en objectifs pédagogiques, de trouver le fil conducteur entre plusieurs techniques. Tout cela relève effectivement du Riaï...

Bernard PALMIER

(1) D’après J.L. Le Moigne : « Les systèmes de décisions dans les organisations » 1974.
(2) D’après un article de Saito Sensei 9ème dan Iwama ryu traduit par William F.Witt
(3) Par Gozo Shioda Sensei, 10ème Dan d’Aïkido Yoshinkan. Extraits de l’ouvrage Aïkido Shugyo (Shindokan Books) Traduit de l’anglais par L. Welsch

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